2017.10.02
BY shirin

Also available in: Anglais, Néerlandais

NABIL & BASSEL

HIPSTER/MUSLIM: BRUSSEL/MOLENBEEK

Introduction

À la stigmatisation, HIPSTER/MUSLIM préfère la discussion. Au travers d’interviews sur l’identité, le regard d’autrui, la foi – c’est un nouveau terrain d’entente qui est donnée à la parole. En conversation avec Nabil (travailleur jeunesse) et Samuel (musicien)

Nabil (1994), travailleur jeunesse, né, vit et travaille à Molenbeek

 

Identité

J’évolue dans des groupes très variés. J’ai mes amis du quartier, mes amis de l’école et mes amis du travail. Pour la plupart d’entre eux je suis « Nabil le fou », qui ose beaucoup de choses mais oublie parfois de réfléchir avant d’agir. Avec d’autres je suis plus calme. Grâce à mon éducation mêlée de culture marocaine et belge, je m’entends bien avec tout le monde.

J’ai des amis qui partent chaque année au Maroc, qui n’écoutent que de la musique marocaine, qui vont toujours voir les matchs de foot quand c’est le Maroc qui joue. Pour moi ces choses n’ont pas tellement d’importance. Par exemple je ne connais pas bien la culture marocaine traditionnelle. Je connais davantage la culture de ce pays. À la maison on regardait toujours la télé belge. J’adorais les dessins animés des Looney Tunes et les films de Bruce Lee.

J’ai reçu une éducation assez sévère. On ne pouvait jamais sortir sans raison et si on voulait aller au parc, ma mère nous accompagnait. Nos amis eux, ils pouvaient déjà y aller tout seuls. Notre autonomie on l’a acquise plutôt tard.

Mon endroit préféré c’était le terrain de basket. Dans notre quartier y’en avait un qu’on avait pu décorer avec des graffitis. Malheureusement il a été détruit. Le parc est devenu mon nouvel endroit préféré. Ça m’arrive aussi de me poser sur la place communale, chez un ami. On parle un peu.

Pendant l’année scolaire je fais beaucoup de volontariat, surtout à Molenbeek. Je donne des entrainements de basket aux groupes de filles, des sessions de coaching pour devenir animateur ou bien j’organise des activités pour les jeunes du quartier. A côté de ça je travaille dans une salle de concerts, toujours à Molenbeek. Cette année sera aussi la cinquième édition d’un projet que j’ai intitulé « Street Talent ». Une chasse aux talents pour jeunes Bruxellois, basée sur l’émission « Belgium’s Got Talent ».

Molenbeek

Je suis né à Bruxelles. Depuis j’ai toujours habité à Molenbeek, derrière le vieux Bellevue et maintenant au Mima. J’y ai tout appris. Certaines personnes du quartier s’étonnent de voir comme j’ai grandi. Surtout quand je les croise avec ma mère. Là on voit nettement la différence de taille entre nous deux.

J’habite dans la rue la plus dense de Bruxelles, elle est remplie de logements sociaux. Le mien fait treize étages et il y a beaucoup de contact entre les voisins. On voit qui est nouveau, qui est en vacances à Bruxelles, qui a déménagé… Entre jeunes on sait qui est le cousin de qui. De vue on connait tout le monde. On a tous joué ensemble dans le parc à côté, à faire des matches de foot ou de basket en fonction des envies du groupe. On se faisait des rendez-vous de telle heure à telle heure. Si tu voulais jouer seul tu venais avant. Moi je suis plutôt fan du basket.

Je me sens à l’aise à Molenbeek puisque j’y connais beaucoup de monde. D’un autre coté je n’ai pas besoin d’être à Molenbeek pour me sentir à l’aise, je me sens bien partout à Bruxelles. Je suis souvent en bas de chez moi avec mes amis. Dès que je m’ennuie, je descends pour papoter ou me balader un peu. J’ai des amis qui travaillent dans le coin alors je passe une heure ou deux, quand je sais que c’est la période creuse. Molenbeek est une commune chaleureuse.

Avant quand ma mère partait au Maroc et qu’on restait ici, la voisine du 7ème nous téléphonait chaque jour pour savoir si on avait de quoi manger. Comme une maman. Mais le contact est bon avec tous les voisins, et pas seulement entre marocains.

Il n’y a pas que des choses négatives qui se passent à Molenbeek. Il y a aussi beaucoup de positif. Les habitants s’engagent pour le quartier, les jeunes pour les plus jeunes, de sorte qu’ils connaissent moins la misère que nous. Il y a de plus en plus de MJC par exemple. Les bons travailleurs de jeunesse font la différence. Si j’en suis arrivé là aujourd’hui c’est grâce à eux. C’est aussi grâce à eux que je suis aussi actif à Molenbeek.

Religion

Je crois en dieu. De plus en plus. Quand j’étais petit je me disais que c’était un truc imposé par mes parents, mais en lisant j’ai compris et j’ai commencé à pratiquer. Avant, les prières je les faisais de temps en temps. Parfois j’arrêtais. C’est à dix-huit ans que j’ai vraiment commencé à prier constamment.

Je ne vis pas selon ma religion mais elle a un impact sur ma façon de vivre, de manger, de respecter les autres. Même sans reconnaissance. Certaines personnes âgées réagissent parfois avec agressivité par exemple, mais je réponds toujours avec amabilité.

Ma barbe c’est pour l’esthétique. Ça me plait et puis je n’aime pas me raser. De toute façon les gens m’ont toujours regardé bizarrement. Pas seulement parce que je suis « étranger » ; les marocains aussi. C’est ma coiffure afro. Pour eux ce n’est pas normal, il faut se couper les cheveux.

 

Interview original en flamand – édité en français par Mélanie Cravero

 

Bassel (1996), musicien, vit et travaille à Bruxelles (Sint Katelijne)

 

Je suis un gosse de vingt-et-un ans qui fait beaucoup de choses. De la musique surtout. Je travaille dans un bar pour pouvoir payer mon loyer parce que mes parents ne peuvent pas m’aider. Mais j’ai de la famille. Ma mère habite au Danemark et ma sœur est musicienne professionnelle en Allemagne. Elle joue du violon.

Je travaille et je vis dans le centre. En promenant mon chien je croise toujours des gens que je connais. C’est un petit village. Quand je suis arrivé à Bruxelles j’ai trouvé que c’était sale, plein d’ordures et d’ivrognes. J’ai mis du temps à découvrir la ville et à me faire des amis. Ce que je préfère à Bruxelles c’est l’ouverture d’esprit. Les gens n’interagissent pas forcement entre eux mais au moins ils se côtoient. Il y a comme une harmonie.

J’ai grandi à Damas, en Syrie. Je me sens ici chez moi depuis que j’ai des amis. Aussi mon appartement a deux chambres et un salon, comme celui que j’avais à Damas. Par contre les gens sont différents. Là d’où je viens c’est très bruyant, il y avait foule. C’était très chaleureux aussi. Après la guerre, avant la crise, on accueillait les Iraquiens et les Libanais. L’excentricité était tolérée. On pouvait être musicien, porter les cheveux longs ou un piercing sans souci. Aujourd’hui les gens se baladent avec une arme. C’est dingue. Ici les gens sont plus calmes et je peux faire ce que je veux. C’est peut-être un peu immature mais c’est ma façon de voir les choses.

J’essais de garder le moral sinon je resterais au lit toute la journée. Tout le monde a ses passages à vide. Mais un moment donné il faut se réveiller. J’ai fini par trouver un appartement, un job et des amis. Je me suis construit un monde où je peux à nouveau être moi-même. Le paradis c’est dans la tête.

La dépression revient de temps en temps. Je me lève avec le sentiment de devoir faire quelque chose, de créer un groupe par exemple. Mais si j’y pense trop mes jours n’en finissent pas. C’est ce qui arrive quand tu réfléchis trop au lieu d’agir. Après je vois aussi ces moments-là comme des mini-vacances pour me ressourcer. Quand tu as soif tu bois. Quand tu es fatigué tu éteins ton téléphone et tu te reposes.

J’avais huit ans quand j’ai commencé à jouer du violoncelle. Je l’ai toujours avec moi. Un de mes amis me l’a rapporté de Syrie le soir du Nouvel An. J’ai sorti mon premier album il y a deux ans. C’était une fusion orientale interprétée par des musiciens syriens. Le second que j’ai composé est une fusion contemporaine entre la musique orientale et le flamenco. C’est un trio pour piano, violoncelle et accordéon. J’ai rencontré les deux autres musiciens lors d’une jam session à Bruxelles. Mais je ne suis pas assez bon violoncelliste pour m’y consacrer uniquement. J’ai décidé de devenir ingénieur du son.

Tout ce qui compte pour moi c’est d’arriver à vivre ma vie. Certaines personnes travaillent en costume dans des bureaux. Ce n’est pas mon genre. Je me suis fait faire mon premier tatouage à quatorze ans. Aujourd’hui j’en ai sept. Ma mère m’a toujours soutenu mais mon père n’était pas d’accord au début. Je l’ai fait quand même sans lui demander sa permission. Et puis ils m’ont dit : « Tu te fais tatouer mais au moins n’inscrit rien d’idiot, comme le nom de quelqu’un. » Ils m’ont fait confiance. Aujourd’hui j’ai accompli beaucoup de choses en Belgique. J’ai joué à l’Ancienne Belgique, devant François Hollande et je sors déjà mon deuxième album.

Je n’ai pas de regrets. J’ai su apprécier tout ce que j’ai traversé depuis que j’ai quitté la Syrie parce qu’au fond, ce n’est pas l’endroit qui compte, c’est qui tu es. Les choses et les gens changent… Ce que tu en fais dépend de toi. Quand je suis arrivé ici il y a deux ans, j’étais impatient de découvrir qui j’étais et ce que je voulais. Maintenant je sais comment m’y prendre.

Interview original en anglais – traduit en français par Mélanie Cravero