2017.09.30
BY shirin

Also available in: Anglais, Néerlandais

RABIE & YASSIN

HIPSTER/MUSLIM: BRUSSEL/MOLENBEEK

Rabie (1987) danseur, né à Bruxelles, travaille à Bruxelles Nord

 

Identité

Je suis danseur depuis dix ans. Avec mon groupe on est champion du Benelux en breakdance. On me demande aussi d’organiser des évènements donc je fais de la communication en parallèle. Je ne pense pas avoir une identité. Je suis né ici, j’ai des origines arabes et je suis belge de nationalité. J’ai beaucoup voyagé aussi, donc j’ai une vision des choses différente.

Aux États-Unis je me suis retrouvé dans la mentalité américaine. En Corée je me suis encore retrouvé dans une autre mentalité, que j’aime beaucoup d’ailleurs. Les asiatiques sont très futuristes et en même temps ils respectent leurs valeurs traditionnelles à 100%. Même le thé ils le font comme si c’était une question de vie ou de mort. Depuis tout petit ça me plait.

Mais je suis Arabe. J’aime être Arabe et j’aime ma culture. Ce qui est le plus important pour moi c’est d’essayer d’être heureux au maximum. Profiter, découvrir et que la famille soit en bonne santé. Respecter les gens, tant qu’ils me respectent. Le quartier m’a appris ça, et ma mère aussi. Je suis super gentil mais il y a des limites à ne pas dépasser ou mon visage change de couleurs. Je ne sais pas si c’est bien ou mal mais c’est comme ça. L’éducation de la rue c’est important. On apprend à ne pas se laisser faire mais aussi à vivre ensemble.

En priant, la connexion que j’ai avec Dieu c’est comme une connexion en wifi.

 

Religion

La religion est très importante pour moi. Je suis très croyant. Je prie, je fais le ramadan et j’essaye de ne pas faire de mal aux gens. Avant ma mère me disait de prier, elle m’expliquait pourquoi. Alors parfois je priais, parfois je ne priais pas. Il y a quatre ans on a rejoint un ami qui faisait son spectacle de danse à Las Vegas, la ville du diable. Il y habite mais n’a jamais lâché sa prière. Je me suis dit, si lui peut le faire dans la ville du pêché, je devrais pouvoir le faire n’importe où.

En priant, la connexion que j’ai avec Dieu c’est comme une connexion en wifi. Ça m’apaise donc il n’y a pas de raison que j’arrête. À mon avis on peut vivre en paix dans toutes les sociétés. Vivre avec les autres, respecter leurs cultures et leurs religions. Pour moi elle est universelle. Seulement parfois je ne me sens pas directement concerné. Le Coran par exemple, ce n’est pas une lecture qu’il faut prendre au pied de la lettre. Certains croyants ne réfléchissent pas et l’appliquent comme à l’époque. Pour moi l’islam, c’est le respect envers les autres et s’informer. Le premier message qui a été envoyé par Dieu au prophète à travers l’ange Gabriel c’est « Icra » (Lis).

Les gens me disent « ma sha alah tu t’es laissé pousser la barbe ! » Mais ce n’est pas religieux, je le fais pour moi. Comme le dit ma mère, la religion n’est pas une question d’apparence mais de beauté intérieure. A l’époque les musulmans se laissaient pousser la barbe et rasaient la moustache pour se différentier des juifs et des chrétiens, qui laissaient tout pousser. Mais aujourd’hui, qui porte la barbe ? Quelqu’un qui n’aime pas se raser. Quelqu’un qui veut être à la mode, un hipster comme ils disent. Et voilà.

En général je trouve que les Bruxellois-Marocains ne se mélangent pas, écoutent tous la même musique, portent tous les mêmes vêtements, vont tous aux mêmes endroits et en vacances au Maroc. Tant mieux s’ils sont heureux comme ça. Je ne dis pas que ce n’est pas bien, mais j’ai parfois l’impression qu’on n’a pas la même culture.

Maintenant avec un peu de recul, si je devais choisir entre vivre dans un village bourgeois et vivre dans le quartier, je choisirais le quartier. Ici on apprend à vivre avec toutes les origines, à manger de tout et à partager.

 

Le quartier

Maintenant avec un peu de recul, si je devais choisir entre vivre dans un village bourgeois et vivre dans le quartier, je choisirais le quartier. Ici on apprend à vivre avec toutes les origines, à manger de tout et à partager. J’ai des amis de toutes religions et tous niveaux sociaux, et je vois des différences quand il s’agit de partager. Ce n’est pas toujours évident pour certains, ce n’est pas dans leur culture.

Nous la banane on la partage en huit si on est huit. Si quelqu’un demande un bout parce qu’on ne lui en a pas proposé, déjà, c’est bizarre. Chez nous ça n’existe pas. On est comme des frères, on s’entraide. Je ne retrouve pas ça dans les beaux quartiers. C’est chacun pour soi dans sa maison.

Nous on avait un parc. C’était l’un des premiers quartiers où il y avait des terrains de foot en bois. On aimait jouer là de midi à minuit pendant les vacances. Mais les choses ont changé. Avant les grands on les respectait. Si les grands ne t’appelaient pas, tu n’allais pas chez eux. Maintenant les petits vont chez les grands, ils ne sont pas gênés.

Il y a beaucoup de hauts buildings ici, ils appellent ça « Manhattan ». J’ai vécu pendant trois ans dans le quartier de « Chicago » et puis je suis revenu. C’était dans les années 80. Les policiers l’avaient appelé Chicago parce que c’était chaud. Un jour en rentrant de l’école j’ai vu un ami à moi se faire descendre. D’autres grands frères sont morts ou sont en prison maintenant. Ça m’a appris la vie. J’ai grandi plus vite que les autres.

Molenbeek

J’ai de la famille à Molenbeek, ce n’est pas loin de chez moi. Ils disent que c’est chaud mais tous les quartiers sont chauds si tu veux faire le malin. Et puis c’est partout pareil, on ne remarque pas de différences d’un endroit à l’autre. Peut-être que les blancs si, parce qu’ils entendent des légendes sur ces quartiers-là, mais nous non.

Après avec ce qui ce passe c’est normal qu’on y pense quand on va à Molenbeek. On se dit  « ah, les terroristes viennent d’ici ». Sauf que des terroristes, il y en a partout et depuis longtemps. Moi je ne me justifie pas. Si je me justifie ça veut dire que j’accepte ce dont on m’accuse. Le gars a pété un plomb et c’est tout, ça n’a rien à voir avec moi. Ceux qui pensent que tous les Arabes et les musulmans sont comme ça, qu’ils se renseignent d’abord.

Personnellement j’ai toujours aimé la barbe, mais j’ai vu le regard des gens changer quand je l’ai laissé pousser. Après tout ils me voient comme ils veulent, je les laisse faire. C’est eux qui ont peur, pas moi.

 

 Interviews édités par Mélanie Cravero

Yassin (1985) danseur, né et travaille à Molenbeek

Est-ce que je fais vraiment partie du milieu artistique belge ou est-ce que je suis un fruit exotique qu’on croque et puis qu’on jette?

Identité

J’ai débuté la danse contemporaine pour mon travail. Je viens du hiphop et j’ai voulu aller vers autre chose, mélanger, faire mon truc. Maintenant ça me plait beaucoup. C’est mon moyen d’expression.

Je n’ai jamais dit à mes parents que je voulais devenir danseur parce que c’est haram. Tant que c’était un hobby, du break dance à la gare, pas de souci. C’était du sport. Mais quand c’est devenu sérieux et que j’ai quitté mon travail pour partir en tournée, ça n’a pas été facile. Je ne pouvais pas en parler à mes parents.

En périodes creuses, j’allais trainer dehors pour qu’ils ne sachent pas. Maintenant ils sont au courant mais ne sont jamais venus voir mes spectacles. Ma mère me disait qu’elle aurait bien voulu mais que sa religion ne le lui autorisait pas. En fait, c’est elle qui se l’interdisait. Ça m’a fait du mal. J’espère qu’un jour elle viendra. On en parle beaucoup entre nous. Avec mon père, non, il ne veut rien entendre à ce sujet. Je suis artiste et musulman. Mais quelque part j’ai l’impression que ça ne va pas ensemble.

Je suis la conséquence de toutes les rencontres que j’ai faites. Chaque fois que je rencontre quelqu’un qui m’apporte quelque chose que j’apprécie, je le garde. Mais ces derniers temps, j’ai l’impression de réfléchir différemment… Je m’interroge. Est-ce que je fais vraiment partie du milieu artistique belge ou est-ce que je suis un fruit exotique qu’on croque et puis qu’on jette? Où est ma place ? Je suis musulman. Je suis danseur. Je suis hipster. Et en même temps je ne me situe dans aucune de ces catégories. Je suis souvent seul. Je n’ai pas beaucoup de vrais amis. Catégoriser divise.

Molenbeek

Je suis né à Bruxelles et j’ai toujours habité à Molenbeek. C’est le quartier. Mais j’ai l’impression d’avoir perdu beaucoup d’amis entre temps. Les gens n’arrivent plus à me comprendre. Ils trouvent ça bizarre ce que je fais. Ça me rend un peu triste. J’ai grandi dans un petit quartier très sympathique, très mélangé. Mais il y a eu du changement depuis. Plus les Arabes venaient, plus les Belges partaient. Et mon quartier est devenu un ghetto. C’était vraiment dangereux. Chaque commune avait son gang. Ils faisaient des descentes pour des histoires de drogue ou des braquages. C’était violent. Avant les délinquants étaient plus âgés. Maintenant ils ont entre quinze et dix-huit ans. C’est toujours aussi violent.

Si j’avais grandi autre part, mon éducation aurait été différente. Je crois que ça forge le caractère de vivre dans des conditions un peu moins privilégiées que les autres. Quand j’étais petit je voulais vivre ailleurs. Maintenant j’y ai pris goût. Même si je n’aurais rien contre vivre en périphérie pour la quiétude, au Maroc ou en Espagne pour passer inaperçu. Au Maroc j’ai la même tête et la même culture que tout le monde. Ici je ne peux pas me fondre dans la masse. À l’aéroport par exemple, quand on part pour un spectacle, je vois que j’attire l’attention avec mon sac à dos. Les gens ont des réflexes bizarres. Les militaires me fouillent à chaque fois. Je me sens visé.

J’aimerais faire des spectacles au Maroc, dehors, dans les montagnes. Danser entre les moutons, être inspiré, changer les mentalités, participer à l’émancipation culturelle de l’Afrique… En Belgique je suis chez moi, toute ma culture est ici mais je suis toujours à la recherche d’un ailleurs, sans savoir où je vais. Malgré mon âge je suis encore trop énervé pour la société dans laquelle je vis. C’est parce que je ne trouve pas de réponses à mes questions. Comment vivre entre deux feux ? Qu’est-ce que je dois faire pour vous et moi ?

Au fond je me sens seul. Ce n’est pas un choix d’être seul. C’est une force mais pas un choix. Être musulman ou ne pas être danseur… Les catégories isolent ceux qui s’en affranchissent.

J’ai été athée un moment parce qu’on me l’imposait. Et puis tout naturellement c’est revenu

 

Religion

Dans ma vie la religion à la place que je lui donne, en fonction de mes humeurs. Je ne la suis pas de façon dogmatique. Je m’en sers quand j’en ai besoin. Ça me donne de la force. J’ai été athée un moment parce qu’on me l’imposait. Et puis tout naturellement c’est revenu. D’abord j’avais besoin de comprendre pourquoi, dans la religion, certaines choses t’empêchent d’avoir une forme de liberté que les autres ont. Pourquoi tes parents ne peuvent pas venir à tes spectacles par exemple. Je ne pouvais pas accepter ça, que la musique soit haram.

J’ai un look « hipster » je crois. Visuellement ça me plait, ce mélange de plein de cultures différentes. Et puis c’est ce que tu mets quand tu ne sais pas comment remplir la case. Ma barbe est tantôt hipster, tantôt musulmane, selon mes envies. Je me suis tellement habitué à considérer ce que les gens pouvaient penser, que j’en ai fait une liste. Ça a commencé quand je cherchais du travail ; pour me préparer à plaire aux employeurs. Je venais habillé différemment de ce qu’ils auraient pu imaginer. Et ça a marché ! Dans la danse c’est aussi ce que je fais. Je me présente comme un homme puissant et je danse de façon très féminine. Je joue avec les codes.

 

 

 Interviews édités par Mélanie Cravero